Tel le sommet des temps liturgiques de Pâques et de la Pentecôte qui ont honoré les manifestations glorieuses du Fils et du Saint Esprit, la fête de la Sainte Trinité célèbre Dieu trois fois saint dans ce mystère insaisissable des Trois Personnes qui ne font qu’Un. Si la seule vision béatifique de la Divinité nous en donnera toute la réalité, il est pourtant un moyen dont on dispose ici-bas qui nous aide à entrevoir la Vérité : la musique sacrée. En effet, sa fonction première est de Lui porter la prière liturgique de l’Eglise tout en rendant compréhensibles au fidèle les mystères de la foi catholique. Quand les mots du texte s’adressent à l’intelligence de l’esprit, les "paroles" de la musique touchent directement l’intelligence du cœur. Augmenter l’assimilation du signifié de la prière en multipliant les signifiants adressés à la capacité sensible de notre être, et surtout magnifier par la triple essence mélodique, harmonique et rythmique de la musique fondamentalement belle l’hommage, la supplique et l’action de grâces légitimement adressés à l’Unique et Trine, voilà ce que réussit brillamment un autre maître méconnu de l’ère baroque...
Il naquit pendant cette décade incroyable de l’Histoire, 1675 – 1685, qui a donné à l’humanité les esprits les plus talentueux dans l’art musical : Antonio Vivaldi et Domenico Scarlatti en Italie, Louis-Nicolas Clérambault et Jean-Philippe Rameau en France, Georg-Friedrich Händel, Georg-Philipp Telemann et Johann-Sebastian Bach en Allemagne …Tchèque de naissance, Jan-Dismas Zelenka (1679 - † 1745) reçut une éducation musicale des jésuites de Prague. Instrumentiste doué, il quitta définitivement sa patrie lors de son entrée dans l’orchestre le plus célèbre de l’époque, celui de l’Electeur de Saxe converti au catholicisme pour obtenir la couronne royale de Pologne dont il occupa le trône depuis sa capitale saxonne. À Vienne puis à Venise à partir de 1715 pour parfaire sa technique du contrepoint et de la composition, Zelenka revint en 1719 en ce haut lieu de la culture musicale allemande que fut la Cour royale de Dresde pour y exercer son talent presque exclusivement dans le domaine de la musique religieuse. Considéré comme le "pendant" catholique du champion protestant de la musique au service de la Réforme, le saxon par adoption reçut la visite de J.S. Bach qui le tenait en haute estime. Tous deux en effet possédaient le même génie du langage musical, spécialement dans la richesse harmonique de la technique du contrepoint et dans la diversité thématique de l’art de la fugue.
Il n’est qu’à l’entendre dans l’œuvre maintenant présentée : la Missa Sanctissimae Trinitatis de 1736. Et il n’est pas question pour Zelenka de reproduire pour la énième fois l’apparat souvent pompeux d’une messe solennelle ou de s’adonner à la mode contemporaine de l’opéra à l’église. Ici, pas de cuivres et de timbales mais deux flûtes et un chalumeau (ancêtre de la clarinette) ajoutés aux cordes et aux hautbois habituels, pas d’enchainement de ritournelles à couper le souffle mais seulement trois arias sur les dix-neuf pièces. En revanche, il a l’audace de mêler dans une même partie, voire dans une même pièce, le style ancien de la polyphonie chorale à la manière de Palestrina († 1594) et la technique moderne de la virtuosité concertante instrumentale ou vocale en vogue à foison dans les salons galants (comme le magnifique aria « Christe eleison» encadré par les chœurs des « Kyrie eleison » dont le deuxième est savamment fugué) ; non pas dans le but profane de plaire à un auditoire rompu à l’habitude des concerts afin d’acquérir une position sociale enviée qui lui a d’ailleurs toujours été refusée, mais réellement en vue d’une liberté innovante de création – tournures harmoniques soudaines et imprévues (« Et incarnatus est » du Credo), usage fréquent de la syncope et du contretemps (« Qui tollis peccata mundi » du Gloria), phrase inhabituellement longue riche de plusieurs idées thématiques (« Credo in unum Deum ») – qui puisse offrir à l’Eglise une composition nouvelle d’une qualité unique et propre à véritablement élever l’âme en parvenant à infuser dans ce chant solennel de l’Epouse le sens plénier de la Parole de l’Epoux.
Rien n’est moins simple que d’accéder à ce qui vient d’être dit : prenez le temps d’alterner l’écoute des cinq parties de cette messe superbement interprétée par les chœur et orchestre tchèques Musica Florea avec la lecture des prières et des textes de la fête de la Sainte Trinité selon le déroulement normal de la célébration liturgique. Alors chaque accord vous parlera du mystère qui y est signifié.
