Temps du Carême.


Paltar définition, le temps de pénitence de l’Eglise n’est pas le temps le plus propice à la composition musicale. Seule la Semaine Sainte était l’occasion pour les compositeurs de faire montre de tous leurs talents pour édifier les fidèles dans la contemplation des mystères de la Passion du Christ. Déjà la Semaine Sainte ! ...

Justement, la lecture et la méditation des textes liturgiques de la semaine qui précède Pâques offrent tout ce qui est nécessaire en motifs de contrition à l’âme pour se bien disposer aux divins mystères. Les offices des Ténèbres que sont les matines des Jeudi, Vendredi et Samedi Saints et que l’Eglise autorisait à chanter la veille au soir (mises à part les communautés religieuses), sont chacun divisés en trois nocturnes dont seul le premier est le chant des Lamentations du prophète Jérémie. Ce premier nocturne de chaque jour est lui-même divisé en trois "leçons" qui aboutissent au fameux verset : « Jerusalem convertere ad Dominum Deum tuum ». La longueur de ces offices a amené l’Eglise à n’autoriser la mise en musique que de deux des trois leçons pour chaque office. La particularité du texte des Lamentations réside dans la subsistance de lettres alphabétiques hébraïques au début de chaque verset latin, particularité que le chant grégorien, déjà, a su employer pour y développer les richesses de la ligne mélodique monodique. Inévitablement, la polyphonie s’est engouffrée dans cette possibilité qui lui était offerte de déployer à son tour ses accents les plus touchants. Parmi toutes les œuvres magnifiques écrites pour ces offices, celles de 1706 pour le prince florentin Ferdinand de Médicis sont particulièrement remarquables.

Considéré par ses contemporains comme le musicien le plus accompli de son temps, Alessandro Scarlatti (1660 – † 1725) est tombé dans les oubliettes du XIXème siècle amoureux du tumulte orchestral et choral. Pourtant, encore tout emprunt du foisonnement baroque du XVIIème siècle finissant, Scarlatti ouvrait la voie aux inventions éclatantes du XVIIIème. En revanche, ici, sa musique liturgique pour les lamentations de la Semaine Sainte, commandée par le mécène dont il espérait l’obtention d’une charge, revient à la sobriété nécessaire à la prière chantée de l’Eglise. N’est-ce-pas la définition du chant grégorien ?
C’est là tout le génie d’Alessandro Scarlatti : pas de chœur, une voix seule pour la mélodie ; quelques instruments à cordes ou l’orgue seul pour l’harmonie et la basse continue ; mais surtout le recours à l’ornementation mélodique de la note unique pour chaque syllabe du texte, comme un chant grégorien à la façon baroque dans le soutien instrumental de la prière ! Les "incantations" hébraïques ont ainsi une intonation dramatique qui rehausse la signification de chaque verset pour aboutir à la supplique finale qui fait véritablement vibrer l’âme. Ecoutez cette version magnifique de deux sopranos soutenues par la délicatesse de l’ensemble "Le Parlement de Musique" !
(disponible sur internet à tout petit prix)