Après la Pentecôte …

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 … vient le temps où la Sainte Eglise, en ayant achevé de parcourir la carrière du Christ, depuis l’annonce de Sa venue jusqu’à l’"envoi" de Son Esprit, nous unit à sa prière et nous rappelle sa doctrine afin de développer en nous la substance même de notre vie de baptisés. Et dès le début de cette longue période consacrée à l’imprégnation et à la consolidation dans les âmes, de la vie, des exemples et des enseignements de Jésus, par un choix précis et parfois thématique des épîtres et des évangiles, l’Eglise nous donne à prier des oraisons parmi les plus belles de l’année, tant par leur richesse doctrinale que par la perfection de l’énoncé, et à entonner des chants dont l’élévation et la justesse du langage fort et simple des psaumes expriment les grands sentiments qui animent l’âme chrétienne : l’appel confiant, l’assurance et la joie d’être exaucée, l’amour des commandements et le bonheur de vivre dans la nouvelle Loi. Or il s’agit bien de chants et non de récits. L’Eglise ne s’y est point trompée quand la musique est venue soutenir la déclamation des prières et commenter les parties silencieuses de l’office liturgique. « La Musique ne doit servir qu’à élever l’esprit à Dieu, en touchant le cœur de ces mouvements vifs et tendres que la Religion inspire. Il n’est guère de moyen plus capable de produire cet effet que d’animer par de beaux Chants les Paroles de l’Ecriture, qui sont si propres par elles-mêmes à remuer l’âme et à l’embraser… »

A la suite de tant d’autres compositeurs avant lui, c’est André Campra (1660 - † 1744) qui le dit – dans la dédicace de son Livre Second des Motets à I, II et III voix imprimé en 1700. Non seulement il le dit, mais le maître de musique de Notre-Dame-de-Paris le fait. Six années d’expérience à ce poste après onze ans de direction de la maîtrise de la cathédrale Saint-Etienne de Toulouse de 1683 à 1694 eurent raison des difficultés que tout artiste rencontre en tout temps quand il doit traduire en mélodies, harmonies et rythmes les mots des textes sacrés qui touchent au divin. D’autant qu’ici – ce disque rassemblant des petits motets :

 

– il ne s’agit pas de l’écriture magistrale d’une messe ou de la pompe d’un grand motet de procession ou d’introduction qui impressionne l’auditeur par les moyens choraux et instrumentaux mis en œuvre. Il s’agit ni plus ni moins que de toucher le fidèle par l’intériorité et l’éloquence profonde d’une petite œuvre musicale, réduite tant dans sa dimension temporelle que par le nombre des interprètes. Alors, les maîtres mots de la composition sont simplicité et recueillement et Campra y excelle à merveille.

Une simple direction de motif appuie la théologie : la louange montant de la Terre vers le Ciel en même temps qu’une vocalise soutient la gloire du Très Haut dans le verset « Immensus est Domine » du premier motet. Le rythme apporte aussi sa signification : des valeurs brèves renforcent la montée de la gamme dans le verset suivant pour figurer l’ardeur incessante de l’Amour. Les notes répétées et les arpèges réguliers du violon et des voix évoquent alors la joie des « jubilatione aeterna » de la fin de cette sublime première pièce.

Que dire des figurations convenues de la tendresse, de l’espérance, de la consolation, de la miséricorde, de la confiance ou de l’éternité dans le magnifique et poignant motet « In Te Domine spes mea », qui, toutes, se ressemblent mais se mêlent en une mélodie qui semble ne jamais pourvoir finir.

Comment penser qu’un mouvement de passacaille puisse convenir à un « Tota Pulchra es » pour évoquer la beauté de la Vierge ? Il suffit de découvrir comment le génie de Campra a su allier dans cette perle musicale deux voix mêlées au solo d’une viole de gambe que reprend et contient la basse de l’orgue.

On pourrait passer ainsi en revue chaque verset des trois autres motets enregistrés ici avec brio par l’ensemble Aquilon dont l’interprétation est remarquable (éditions K617). Mais il faudrait rendre par des mots l’indicible et lumineuse évocation musicale de la "belle qui vient du Liban", du "pain des Anges qui descend du Ciel" ou de la majesté de la "suprême Déité" que l’on adore, il faudrait encore parler de l’agitation tempétueuse des doubles croches du violon, du registre élevé d’un cri vers le Ciel, de l’éclat de la trompette martiale ou des silences qui illustrent les soupirs de l’âme. Techniques, me direz-vous, que l’on pourrait soupçonner venir tout droit du théâtre. Ce serait vrai si l’émotion suscitée ne servait qu’à l’assouvissement égoïste d’un plaisir sensoriel comme à l’opéra. En suscitant une émotion de piété, Campra atteint brillamment la finalité de la musique sacrée, qu’il s’était donné pour but et dont il s’« …estimerait heureux si [sa] Musique pouvait faire … les chastes délices des Ames Saintes ». Et la muse qui pénètre dans le temple sacré des sentiments chrétiens avec humilité et respect, avec joie et confiance aussi, comme l’a su accompagnée Campra, en sort plus belle et plus vivante qu’entrée avec tout son fard superficiel dans le temple profane des passions humaines.