Esto mihi in Deum protectorem …

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Expression d‘une foi inébranlable et d’une confiance totale au milieu des tribulations, que cette prière contre les persécuteurs (psaume 71) ; premiers mots aussi de la messe de Quinquagésime qui précède immédiatement le temps de Carême. Et c’est précisément pour ce dimanche "Estomihi" que Johann Sebastian Bach (1685 - † 1750) composa les quatre cantates maintenant présentées ; musique religieuse, pour nous catholiques, pleine de motifs de méditation.

Or deux d’entre ces œuvres sont non des moindres puisqu’elles furent écrites pour la candidature à l’obtention du poste de chef de chœur de l’église Saint-Thomas à Leipzig (Saxe) et qu’elles assurèrent au compositeur le succès escompté et le sommet de sa carrière : après leur première présentation simultanée le 7 février 1723, ces cantates BWV 22 & 23 furent à nouveau données l’année suivante, le 20 févier 1724. Mais la musique étant proscrite en cette ville durant tout le Carême, Bach soigna donc particulièrement l’instrumentation et la distribution vocale de ses œuvres de Quinquagésime, autant pour ces deux premières compositions que pour les cantates BWV 127 du 11 février 1725 et BWV 159 du 27 février 1729.

Le hautbois, dont la sonorité est à la fois puissante et suave, est ici partout présent et imprime à ces œuvres ce ton de sérénité que Bach a voulu nécessaire dans le temps où, pour la dernière fois avant le triomphe de Pâques, des notes pouvaient encore mêler le cœur à l’esprit contemplatif. Ici, il supplie ; là, il se lamente. Avec le soliste, il se résigne ; avec le chœur, il rend grâces. Puis ici, les violons prennent le relais et soutiennent, lors d’un récitatif rendu intemporel, le pêcheur dans son renoncement au monde (BWV 22, n°3). Là, ce sont deux flûtes qui invitent l’âme, presque légèrement, à reposer dans les mains de Jésus (BWV 127, n°3). Ou encore la trompette d’un récitatif accompagné qui, mêlé à un air de soliste sur un thème de choral, oppose la fin du monde annoncée à la sécurité des croyants (BWV 127, n°4).

Si l’expression affective des divers chœurs ou airs solistes ne résidait que dans le talent de la mélodie et de l’instrumentation, notre cantor de Leipzig ne surpasserait pas en célébrité ses contemporains, tous aussi doués les uns que les autres. Il faut ici relever le génie propre et caractéristique de Bach et ce qui le rend si unique : l’architecture harmonique. Ainsi, en figures chromatiques plaintives, deux solistes entonnent en canon une supplique adressée au Dieu des consolations (BWV 23, n°1) ; une homophonie presque dansante rend le chœur confiant en la toute-puissance de Dieu (BWV 23, n°3) ; la technique du cantus firmus, mélodie assez brève servant de support aux exercices de contrepoint, est la base d’un choral tout de reconnaissance des souffrances du Rédempteur (BWV 127, n°1) ; ou le croisement inhabituel et étonnant de l’aria d’un alto et du choral d’une soprano, non pour contraster les motifs textuels de chacun mais pour les unir (BWV 159, n°2).

Tant de densité contrapuntique dans la texture même de la musique savante de Bach, tant de foison de nouveaux motifs, pourraient saturer nos oreilles si peu habituées à une telle plénitude de perfection intellectuelle et de beauté sensible. Heureusement, Philippe Herreweghe et son ensemble Collegium Vocale Gent ont cette expertise forgée par leur passion pour J.S. Bach : ils savent, mieux que quiconque (à mon goût), clarifier cette densité, délier et souligner chacun des motifs entremêlés, rendre accessible toutes les nuances émotives ainsi que les instants de contemplation que le génial compositeur a su immortaliser dans cette musique de cœur autant que de tête.

Trêve d’analyse et place à sa musique, non point seulement choix esthétique mais choix de vie.