Noël à Saint-Marc de Venise

 

alt

 

En 1725 à Augsbourg, parut un texte, en dédicace de l’édition d’un cycle de neuf messes solennelles, qui dut passer quelque peu inaperçu tant l’auteur, un moine "compositeur" de l’abbaye bénédictine de Banz en Bavière, était encore méconnu dans ce milieu plutôt mondain de la musique (mais que je ne manquerai pas de vous faire connaître prochainement). Humble offrande d’une œuvre ignorée, et pourtant pleine de vérité et d’audace aussi quand le religieux y désire, avec une ferme espérance : « que Dieu lui-même éprouve de la joie à emplir le ciel de cette harmonie angélique, et qu’il fasse garder le parvis des cieux afin que l’accès à la Sainte Montagne et à ses demeures ne soit permis qu’à celui qui aime la musique ».

Aimons la musique donc, surtout en ce temps où elle résonne de ses accents joyeux et majestueux pour ce Dieu qui fait descendre les cieux sur la terre, pour ce Seigneur qui étend son royaume jusque dans nos cœurs, pour ce Père qui nous donne son Fils en cette nuit de Noël.

Et quelle musique que celle qui emplit la basilique Saint-Marc de Venise lors de la messe de minuit de l’an 1767 ! Baldassare Galuppi (1706 - † 1785), l’enfant du pays, y était alors maestro di cappella et fut en charge, d’après la coutume minutieuse et particulière en vigueur dans cette église palatine du doge, de composer le Gloria et le Credo, laissant aux bons soins du premier organiste la composition du Kyrie ; le Sanctus et l’Agnus Dei étaient idéalement remplacés par un motet et une pièce instrumentale selon le même usage traditionnel, tandis que le propre de la messe était encore psalmodié en plain-chant du rite patriarcal comme accordé en 1596 par un privilège spécial à la seule cappella ducale de Saint-Marc. Sur notre disque, si malheureusement il manque le propre de la liturgie qui nous aurait initiés à ce rite unique, le Kyrie est bien de l’organiste Ferdinando Bertoni (1725 - † 1813), bien que ce ne soit sans doute pas celui qui fut joué cette fameuse nuit ; le Sanctus est remplacé par le motet Adeste fideles que le maestro composa sûrement pour une autre occasion ; à l’Agnus Dei est substituée une sinfonia magistrale du chef du chœur et de l’orchestre de la chapelle Gaetano Latilla (1711 - † 1788) ; et un Te Deum de Galuppi conclut notre enregistrement comme il est attesté qu’un tel hymne fut alors entonné à l’issue de la messe de minuit uniquement.

 

 

 

Il va sans dire que le soin apporté à la composition d’une si grande solennité nous donne à entendre des chefs-d’œuvre de musique sacrée : il n’est qu’à entendre le thème instrumental du premier Kyrie qui structure de façon répétitive toute la polyphonie sans cesse variée des solistes et du chœur sans jamais nous lasser ; le "Domine Deus, Rex coelestis" du Gloria entonné par une seule soprane comme l’annonce majestueuse du Roi de gloire que l’on s’attend à voir entrer ! ou encore le "Suscipe deprecationem nostram" que l’alto déclame, non pas avec un accent de supplication comme on l’entend si souvent, mais avec la force d’une confiance inouïe que permet la présence réelle et vivante du Divin Nouveau-Né : la course folle ascendante puis descendante des violons accompagnant la tenue par la soliste d’une seule note joyeuse pendant douze mesures ! Et le duo poignant du Crucifixus, et l’entraînant Adeste fideles, et la réjouissante sinfonia de l’Agnus Dei …

Il me faut arrêter là la description passionnée de cette si belle musique de Noël, on y passerait en revue trop de superlatifs.

Les chœur et orchestre de Dresde sont sous la direction de Peter Kopp pour cette édition Berlin Classics que l’on peut trouver facilement sur internet à prix intéressant. Enfin une magnifique, étonnante et profonde alternative aux sempiternelles Christmas Carols que l’on entend sans cesse dans le bruit marchand du Noël qui n’est plus assez chrétien.